Archive for the ‘Lectures’ Category

« Derrière l’écran de la révolution sociale »

Mercredi, avril 13th, 2011

« Derrière l’écran de la révolution sociale » est le livre de Nicolas Séné sur l’univers des SSII. Il y décrit la situation selon lui peu glorieuse des informaticiens en France, et le piège dans lequel ils seraient enfermés par le Syntec Informatique. Il va même jusqu’à décrire une expérimentation sociale sur l’informatique, mais que le patronnat rêverait d’étendre à tous les secteurs de l’économie.

Ce que j’ai aimé

Ainsi, la prédominance, parfois aveugle, de la fonction commerciale y est brillament expliqué : le mélange des genres, jusqu’à l’incompatibilité, entre les fonctions de commercial et de manager ; la promesse de gain qu’est un salarié quand il est placé chez un client, mais le coût insupportable quand il est en intercontrat… sans oublier les fabrications de CV « complaisants »…

Un autre point est particulièrment bien décrit : les modalités très particulières de la régie. Malgré l’habillage contractuel des missions en régie (placement chez un client), l’auteur n’a aucun doute : la régie est illégale et n’est autre chose que du délit de marchandage. Illégale, mais courante et impunie. Et c’est cette impunité qui sert au SSII à justifier qu’il n’y a pas d’illégalité.

La carence de gestion des RH est également mis en avant. En SSII, on a un ratio 10 fois supérieur aux autres entreprises pour le nombre de collaborateurs suivis par une personne. Alors que le coeur des SSII est l’humain ! Le déficit abyssal en formation est le symptôme le plus mesurable en ce domaine.

Le vision des grandes SSII côtées en bourse avec une logique aveugle, industrielle, déshumanisée et purement financière est assez cruellement réaliste.

Ce que j’ai moins aimé

Une ligne éditoriale, à mon avis totalement volontaire de la part d’un journaliste spécialisé dans le social,  qui se réduit à un dossier à charge. Certes, « la partie adverse » n’a pas souhaité rencontré Nicolas Séné, mais tout de même… On retrouve ici un raccourci (hélas habituel) qui fait identifier tous les patrons à ceux du CAC40 ou du MEDEF, alors que beaucoup de PME gardent (heureusement) des dimensions et des rapports humains entre la direction et les salariés.

Dans la partie consacrée à l’histoire de l’informatique, faire de Merise une arme stratégique de prise de pouvoir, alors que c’était somme toute une simple méthode de projet, est un peu « too much »… ça frise parfois la théorie du complot.

Comparer la situation des ingénieurs en informatique à celle des ouvriers à la chaîne m’apparaît indécent, tant il est certain que les premiers (même isolés) accèdent beaucoup mieux à leurs droits que les seconds, et les utilisent dans les faits beaucoup plus.

Quand N. Séné évoque le MUNCI, il semble faire un blocage de principe sur le statut d’indépendant, assénant péremptoirement qu’hors du contrat de travail il n’y aurait point de salut, principalement parce qu’il aurait fait ses preuves depuis 200 ans. Outre que l’âge peut-être autant un atout qu’un handicap, il me semble que le point est discutable. Je ne dis pas que je suis en désaccord, pas du tout même. Je dis qu’il faut accepter que ce point soit discutable, et non pas un prédicat absolu.

En synthèse

Malgré ces quelques bémols, qui invitent à prendre du recul et à exercer son esprit-critique, je recommande vivement la lecture de cet ouvrage. Il est vraiment très intéressant et fourmille d’exemples sur le monde des SSII, en donnant ainsi une description assez réaliste. Je l’ai lu très vite, avec beaucoup de plaisir.

Bravo et merci à Nicolas Séné pour son travail fouillé et complet, et espérons qu’il pose les fondements nécessaires d’un début de contre-pouvoir dans le monde impitoyable des SSII.

Sous l’angle de l’offshore

Bien entendu, je ne pouvais pas ne pas faire un focus sur l’offshore.

Nicolas Séné l’aborde dans le chapitre 11 de son ouvrage. La vision géopolitique globale est plutôt très bien décrite. On reconnaît ainsi comment l’offshore est inévitable dans une meilleure répartition des équilibres entre le Nord et le Sud.

En revanche, ça tourne très vite à la caricature, soit à travers des exemples ubuesques qui sont sensés être représentatifs et qui révèleraient ainsi la stupidité du modèle offshore, soit (de nouveau) via une prise de position péremptoire qui décrète que l’offshore est une perte de maîtrise et de savoir-faire, comme s’y en formant des gens le formateur perdait sa propre compétence.

Maintenant, je n’oublie pas que le sujet du livre est les SSII. Or, de ma propre expérience, j’atteste que les SSII sont probablement les entreprises qui gèrent le plus mal, et sur tous les plans, leur approche de l’offshore. C’est également aux SSII que l’on doit l’image négative de l’offshore, car leurs expériences tournent souvent à l’échec.

Comment l’offshore pourrait-il être compatible avec les SSII ? Les prédominances de la fonction commerciale et du modèle « Régie », telles que parfaitement décrites par Nicolas Séné dans son livre, ne sont pas compatibles avec un modèle offshore dont la caractéristique essentielle est la distance… L’offshore ne se résume pas à « vendre du CV ». Ceux qui s’y essayent échouent.

L’offshore a (au moins) une vertu : il pousse à l’adoption d’un « modèle orienté résultats », tant contractuellement qu’opérationnellement : quelle SSII osera relever ce défi ? Gageons qu’elle ne sera pas française, mais une « pure player offshore« .