Tunisie – Révolution du jasmin : crise ou opportunité pour le nearshore ?

Depuis plusieurs années déjà, la Tunisie offre des avantages attractifs (niveau de francophonie ; proximités géographique et culturelle ; système éducatif de haut niveau ; tarifs compétitifs) qui en font un choix apprécié parmi les destinations nearshore. Les nombreuses externalisations qu’Offshore Boosting y a accompagnées ont abouti à des taux élevés de succès et de satisfaction.

Pendant la révolution du jasmin, notamment au cours de la période du 11 au 18 janvier 2011, bien des entreprises ont craint en premier lieu pour leurs partenaires et/ou collaborateurs sur place, puis ont été amené à se poser la question de la pérennité de leur partenariat/investissement.

J’ai reçu (et reçois encore) de nombreux appels pour me demander mon analyse et mon avis sur la situation. Mes contacts en Tunisie, relations professionnelles, mais surtout amis, m’ont permis de suivre l’évolution des événements au plus près, avec une vision tunisienne de la situation, sans aucun filtre.

Je souhaitais me rendre très vite sur place. A la fois pour sentir ce nouvel air dont on me vantait la saveur (celle de la Liberté), et également pour évaluer la situation sur le front du nearshore. J’y ai ainsi séjourné du jeudi 27 janvier au mardi 1er février.

Je dois à la sincérité d’avouer que je me rendais sur place avec un optimisme affiché, que m’avaient transmis mes amis sur place. Je dois pourtant reconnaître que j’ai trouvé la situation sur place encore meilleure que ce à quoi je m’attendais. 

La vie après la révolution

Au niveau de la vie « tout court », pour parler d’abord de l’essentiel, j’ai eu le bonheur de pouvoir me promener dans Tunis toute la journée du dimanche 30 janvier, sous un soleil et une douceur clémente pour cette période de l’année ; sans doute un hommage de la météo à la révolution.

Les familles flânaient sur l’avenue Bourguiba. Tel père portait son enfant sur ses épaules et posait devant les chars de l’armée stationnés au niveau du ministère de l’intérieur pendant que madame prenait la photo ; tel autre passant tenait à serrer la main des valeureux militaires en faction.

Les terrasses de l’avenue étaient emplies de monde. On y discutait et on goûtait à la possibilité nouvelle de deviser sur l’avenir et la politique. Les souks locaux étaient fréquentés et les achats se faisaient comme un dimanche habituel. Les transports en commun fonctionnaient.

La veille déjà, les soldes avaient été lancées, et le centre commercial Carrefour était bondé. L’accès au parking se faisait au goutte-à-goutte. S’il est vrai que la distribution reflète l’état de bon état de marche d’un pays, alors je l’ai constaté de visu ce jour là !

Bien sûr, on ne pouvait que remarquer la présence militaire ça et là : devant le ministère de l’intérieur, avenue Bourguiba ; tout autour de la Kasbah, qui était fermée ; à l’aéroport ; aux abords du centre commercial Carrefour…  Mais le plus frappant brillait surtout par son absence : les portraits de Ben Ali (plus aucun, nulle part) et les policiers (seuls quelques agents à certains carrefours), tous deux pourtant omniprésents auparavant.

La reprise progressive des activités professionnelles

Au niveau de l’activité économique, la situation est très variée en fonction du secteur. L’un des éléments qui m’a marqué durant mon séjour était la fréquentation des hôtels la plus basse que j’ai jamais constatée (même pour cette période) ; même constat pour la médina de Tunis (souk à touristes), que je n’avais jamais vue si déserte, et avec tant de boutiques aux rideaux baissés.

Le tourisme est effectivement très affecté par les annulations des voyagistes depuis quelques semaines. Toutefois, les professionnels sur place estiment qu’il est préférable d’avoir connu la révolution en janvier plutôt qu’en avril/mai. Les annonces des tours opérateurs ces derniers jours laissent présager une reprise imminente, même progressive, de l’activité touristique.

Les commerces : magasins, bars, restaurants… retrouvaient leur niveau de fréquentation habituel. Toutefois, pendant les semaines qui avaient précédées, beaucoup avaient dû fermer, et certains stigmates des pillages restaient visibles au cours de ma promenade (telle une banque incendiée).

Au niveau des services, globalement, la situation a repris son cours normal, en tous cas à Tunis.

Dans le domaine du nearshore, et notamment de l’ITO, au-delà même des entreprises et de leur dirigeants, c’est la volonté très forte des ingénieurs et techniciens de ne pas engendrer de perturbation pour l’activité de leurs clients qui est notable. Ils veulent non seulement démontrer que la vie continue, mais également que la motivation est renforcée, que leur implication est totale.

Comme pour la mobilisation pour les manifestations contre l’ancien régime, tout le week-end des 15 et 16 janvier, les outils du web 2.0 ont fonctionné à plein pour faire passer le mot d’ordre : « on reprend le travail ! »

Et c’est ainsi que dès le lundi 17 janvier au matin, la reprise a pu être constatée à un taux de présence oscillant entre 80 et 95% pour les entreprises d’ITO, et aux alentours de 60-65% en BPO/call centers. Le mardi 18, le taux de présence en ITO était quasi nominal (> 95%), et dépassait les 80% en BPO/call centers. Le mercredi 19, tout était redevenu pour ainsi dire normal.

La vitesse de remise en marche au regard des événements historiques qui se sont produits est tout simplement époustouflante ! D’autant qu’à ce moment là, la plupart des personnes, ne l’oublions pas, participaient la nuit aux comités de vigilance de leur quartier. Le sommeil était remisé à plus tard.

Certes, la productivité n’était pas au plus haut à ce moment-là. Mais pendant que l’Histoire s’écrivait, le mot d’ordre était : « on reprend le travail ! » A-t-on idée de la dose de conscience collective et de maturité élevée qu’il faut avoir pour agir ainsi ? A-t-on conscience que la perturbation d’une révolution majeure (la première dans un pays arabe à l’ère contemporaine) n’a pas dépassé la gêne occasionnée par une grève en France ?

J’ai lu récemment ceci : « Petit pays ; grand peuple ! » je crois que c’est ce qui reflète le mieux ce qu’on démontré au monde les tunisiens.

La révolution du jasmin est-elle une crise profonde et durable, ou une opportunité unique et véritable ?

Doit-on, pour ce qui concerne le nearshore, considérer que la Tunisie serait à présent une destination moins intéressante ? Je ne le pense pas.

Bien sûr, on pourrait adopter l’attitude des agences de notation internationale qui se sont empressées de réviser la note de la Tunisie à la baisse, évoquant comme motif l’instabilité politique et les créances pourries de certaines banques. Sur le premier motif, on voit très vite où va la préférence de ces agences : une dictature « éclairée » versus une démocratie « fragile ». Sans commentaire. Sur le second motif, il est important de préciser que les créances ne sont pas apparues subitement. Elles ont toujours été là, puisqu’elles proviennent des activités « douteuses » du clan Ben Ali / Trabelsi qui laisse des dettes dont on douterait aujourd’hui qu’elles puissent être remboursées. Les agences pensaient-elles réellement que ledit clan allait un jour rembourser ses dettes ? Sérieusement ?

On pourrait donc décider de dénoncer la Tunisie de cette même ignominieuse manière : elle serait fragile, instable, sans ressource, isolée, destinée au chaos, à l’anarchie, à l’intégrisme, etc… Fragile ? sans doute ; pour le reste…

Peut-on objectivement et volontairement ignorer les faits qui nous ont explosés à la face, révélant de la plus belle des manières le grand peuple que sont les tunisiens ? Peut-on faire fi de 3000 ans d’Histoire et de Civilisation prestigieuses ?

Pour ce qui me concerne, je pense que les tunisiens sont un peuple collectivement porté à l’équilibre. On les qualifie souvent de « modérés ». Je ne pense pas que ce terme convienne. Il sous-entend, presque dédaigneusement, qu’ils accepteraient tout, et principalement leur sort. La révolution du jasmin a démontré le contraire.

Je préfère le qualificatif « équilibrés », qui est adapté aux évènements récents : une dictature renversée à mains nues ; une pacification par eux-mêmes et avec les moyens du bord (et toujours sans armes à feu), quand certains souhaitaient le basculement  dans l’anarchie et le sang ; les arrestations des malfaiteurs de l’ancien régime sans lynchage.

Je pense que cette propension à l’équilibre a incité au retour au cours normal de la vie, et notamment à la reprise du travail, comme une prescience de la nécessité de cet acte citoyen pour l’avenir du pays et la consolidation des acquis de la révolution.

Je pense encore que cette propension à l’équilibre va permettre à la Tunisie et aux tunisiens de relever les défis qui sont devant eux, qu’ils vont affronter avec la maturité d’un peuple qui sait écrire son histoire, qui dispose de penseurs éclairés (et non pas seulement de technocrates) et qui ne se laissera pas déposséder de sa révolution.

Je pense que la Tunisie est une destination vers laquelle on peut se tourner aujourd’hui comme hier, et même davantage encore tant les atouts de la motivation et de l’implication se trouvent aujourd’hui renforcés. Je crois, comme c’est souvent le cas, que d’une telle « crise » peut naître une opportunité.

Le 3 février dernier, le premier projet post-révolution du jasmin confié à Offshore Boosting en Tunisie a démarré. Aux dernières nouvelles, le bébé se porte bien.

 

P.S. : repris ici dans la rubrique « Avis d’expert » de 01Net Pro, le 9 février 2011

 

2 Responses to “Tunisie – Révolution du jasmin : crise ou opportunité pour le nearshore ?”

  1. Foued ZBEIBA dit :

    Merci pour cette analyse très constructive.

    Je veux juste ajouter quelques points. Cette révolution a permis aux entreprises TIC plus de liberté, plus de confort et surtout plus de moyens. En effet, les protocoles VOIP ont été ouverts, et on peut ainsi maintenant rester en contact avec nos clients par téléphone à moindre coût. On peut aussi utiliser les smtp des hébergeurs pro (pas comme avant où l’on était obligé d’utiliser un smtp tunisien qui parfois mettait 1/2 journée à atteindre sa destination). A titre d’exemple, OVH a voulu s’installer en Tunisie depuis plus d’un an, et n’a pu le faire qu’après la révolution.

    On peut se connecter sur des serveur VPN à l’étranger, ce qui facilite le partage des documents et des codes sources avec une sécurité meilleure, sans parler des sites qui ont été (ré)ouverts.

    Bref, je pense que ça va booster les TIC avec l’ouverture complète. Tous les tunisiens « éduqués » pensent qu’il faut se mettre à fond dans le travail pour réussir la révolution.

    Voilà un petit témoignage sur place 🙂

  2. Bonjour,

    le futur semble opportuin, seulement ci y aura effectivement un vrai inventaire économique visant le lavage des traces de corruption qui persiste encore en la forme des hommes d’affaires malfaiteurs qui ont profité du déclin social vécu pendant la période de Ben ali, ..ces virus qui se cachent en ce moment dans et à travers des parties politiques ..et refaire un système économique basée sur la prospérité et le jugement..tout ça va nécessiter du temps pour se réaliser ..le temps on souffre comme génération qui a sacrifié

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